Thèmes d'application de la Méthode E.S.P.È.R.E.

Parents / Enfants

Les enfants du désir

par Jacques Salomé

Ils sont partout, de plus en plus nombreux ces enfants du désir, avec leurs attentes impatientes, leurs exigences tous azimuts, leurs besoins insatiables de consommer, de satisfaire des désirs toujours de plus en plus grands, de plus en plus variés. Tout ceci face à un environnement qui va à un certain moment les décevoir, les blesser par ses réponses, face à un monde qui va les frustrer et qu’ils vont alors rejeter ou agresser.

Ces enfants du désir, en effet ont un seuil de frustration tellement bas que toute rencontre avec la réalité sera perçue par eux comme une agression, à laquelle ils vont répondre par des actes asociaux, des comportements excessifs, de la violence ou encore par une fuite vers des univers virtuels, magiques, par des dépendances (prise de drogue) qui les coupent de la réalité.

J’appelle enfants du désir, ces jeunes élevés par des parents, qui n’ont pas toujours entendu qu’ils étaient là pour répondre en priorité aux besoins de survie (soins, sécurité, santé) mais aussi et surtout aux besoins relationnels (capacité à communiquer), aux besoins affectifs (capacité à s’aimer et à aimer) de leur progéniture. Des parents qui se sont laissés leurrer ou abuser eux mêmes en répondant trop vite aux désirs de leur garçon ou fille, en croyant qu’il ne fallait pas les frustrer, en pensant peut-être qu’ils auraient la paix avec eux.

Une des erreurs pédagogiques les plus importantes dans lesquelles se sont laissés entraînés de nombreux parents, depuis plusieurs décennies c’est d’avoir oublié qu’ils étaient là non pas seulement pour aimer leurs enfants, mais pour leur apprendre à s’aimer, pour servir de filtre, de pont, de passerelle afin de les aider à passer du monde de l’enfance au monde des adultes, pour leur permettre de développer une autonomie suffisante et leur donner la possibilité de se confronter aux exigences et aux frustrations inévitables qu’ils rencontreront nécessairement dans leur vie quotidienne au présent et encore plus dans leur vie à venir.

Des enfants qui auraient eu besoin d’avoir devant eux des adultes consistants qui tout en ayant répondu (dans un premier temps) aux besoins de leurs enfant, leurs auraient donné les moyens d’y faire face par eux mêmes par la suite. Des adultes ayant une sécurité émotionnelle suffisante pour pouvoir confronter leurs enfants à la possibilité d’énoncer des désirs en sachant que ceux ci ne seront pas tous réalisables, qu’ils auront à faire des choix, qu’ils devront se donner les moyens d’en satisfaire certains quand ceux ci sont recevables et viables. Des adultes qui donneront à leurs enfants la possibilité de se confronter à des devoirs, à des contraintes, à des limites et à des interdits pour leur permettre de s’inscrire dans un projet de vie où ils seront partie prenante et responsables de ce qu’ils feront avec tout ce qui leur arrivera ou qui surgira dans leur existence à venir.

Le piège le plus redoutable, dans lequel se sont laissés enfermer de nombreux parents, c’est de ne pas avoir saisi qu’en satisfaisant trop les désirs, ils en oubliaient de prendre en compte les attentes relationnelles et affectives vitales de leurs enfants et que ceux ci paradoxalement risquaient de devenir des frustrés permanents, des insatisfaits désorientés, courant après de vaines réponses autour de leurs désirs, alors que c’est dans leurs besoins profonds qu’ils ne sont pas entendus.

Je pense plus particulièrement à certains besoins relationnels trop méconnus ou ignorés (besoin de se dire, d’être entendu, d’être reconnu, valorisé, de disposer d’une intimité et d’avoir une influence sur son environnement proche sans être obligé d’utiliser la violence ou d’établir des rapports de force). Il s’agit là des besoins relationnels avec lesquels un enfant construit sa relation au monde, dont la satisfaction lui donne un équipement communicationnel susceptible de pouvoir vivre au mieux avec les quatre ancrages relationnels qui lui seront indispensables dans sa relation aux autres. A savoir : pouvoir demander, donner, recevoir et refuser en réciprocité.

Les enfants du désir risquent de devenir instables, d’être agités, avides de consommer ou capables de s’enfermer dans des addictions, de fuir vers des univers magiques, de chercher pathétiquement des identifications irréelles pour survivre, pour avoir le sentiment d’exister. Au niveau du demander, ils ne seront ni dans la demande ni dans la proposition mais dans l’exigence. Au niveau du donner, ils ne seront pas dans l’invitation ou l’offre mais l’imposition. Au niveau du recevoir, ils ne seront pas dans l’accueil, mais dans le prendre, dans l’appropriation. Au niveau du “refuser”, ils ne seront pas dans l’affirmation ou un positionnement ouvrant à la confrontation, mais dans le rejet, le refus, la négation ou le déni débouchant sur l’affrontement et le conflit.

Ces enfants nous les voyons arriver depuis quelques années à l’école. Ils ont beaucoup de difficultés à fixer leur attention, à ne pas fuir dans l’agitation, à accepter des règles aussi minimes soient elles, à s’engager dans un suivi, à respecter des contraintes ou des engagements. Ils ont beaucoup de résistances pour se socialiser, se confronter aux attentes et aux partages liés à la vie en commun, à limiter ou à différer leurs exigences, à accepter de ne pas être au cœur de l’intérêt des autres, de ne pas être vus comme le centre du monde, bref, ils ont beaucoup de mal à s’inscrire dans le mouvement de la vie sociale faite de gratifications possibles mais aussi de limites, d’interdits, de plaisirs différés et de frustrations diverses.

Certains de ces enfants sont, sinon totalement, du moins profondément, inadaptés au monde scolaire tel qu’il est conçu pour des enfants qui ont un minimum de sécurité intérieure (quand on a répondu à leurs besoins relationnels et affectifs), qui ont un minimum de socialisation (quand on leur a transmis quelques règles d’hygiène relationnelle) et qui ont une aspiration à s’intégrer, à participer à un travail en commun, (quand la vision du présent est suffisamment balisée et paisible) qui ont le souci de se projeter dans l’avenir en s’identifiant à un métier, une passion, une image de soi offerte au futur. Ces enfants face à des enseignants qui leur proposeront l’acquisition et l’intégration d’un savoir et d’un savoir faire, se rebellent, fuient ou encore multiplient les passages à l’acte (violence et auto violence). Cela se traduit aujourd’hui par le décrochage scolaire et professionnel, par des agressions verbales et physiques, par des destructions de matériel, par l’invasion d’une économie parallèle qui mobilise beaucoup de leurs intérêts (taxage et racket, vols, dépouille…).

Comme leur besoin d’appartenance, d’identification reste vital, surtout à l’adolescence, nous les voyons apparaître avec des accoutrements invraisemblables, des tatouages, des perçages (piercing) des comportements de transgression pour tenter d’exister.

Ces ex enfants, ces “adultolescents” nous les voyons déjà arriver dans le monde du travail avec parfois chez eux une quasi impossibilité de faire face à des contraintes banales (arriver à l’heure, ranger un dossier, tenir un engagement minima, assumer une contrainte…)

Ces ex-enfants seront les parents de demain. Comment exerceront ils les grandes fonctions parentales (maman, mère et papa, père), comment apprendront-ils à leurs propres enfants les exigences minimales de la vie familiale et sociale ?

Il ne s’agit pas de rester dans la dénonciation ou de désespérer, seulement peut être de se réveiller, d’oser se responsabiliser comme adultes, que nous soyons parents ou non, enseignants ou accompagnants d’enfants. Peut-être y aura-t-il un jour des écoles à la parentalité, peut-être y aura-t-il un jour un enseignement de la communication relationnelle, de la communication sans violence à l’école  ? Un enseignement considéré comme une matière à part entière, ce qui supposerait des enseignants non seulement formés à la transmission d’un savoir et d’un savoir faire, mais aussi formés à la transmission d’un savoir être, d’un savoir devenir, d’un savoir créer, autant de savoirs relevant d’une formation à la communication autour de quelques règles d’hygiène relationnelle.

 
Vous trouverez sur ce site internet les références des documents audiovisuels que Jacques Salomé a conçus pour un enseignement possible de la communication à l’école.

Jacques Salomé, est l'auteur de :
Pour ne plus vivre sur la planète taire - Ed. Albin Michel

 
     
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