| |
Thèmes d'application de la Méthode E.S.P.È.R.E. |
 |
Société |
Habiter, mais aussi vivre en ville |
| par Jacques Salomé |
| Il y a quelques années, j’avais proposé au cours d’une conférence, qu’on puisse installer dans les parcs publics et autres lieux de rencontres possibles, des bancs de conversation. Des bancs sur lesquels figurerait un petit panneau indiquant simplement : « Ici il est possible de se parler et même d’échanger et de partager des idées, des points de vue, des croyances, des ressentis personnels et même des sentiments ». |
| J’avais aussi rêvé qu’on puisse réoccuper les cimetières avec des vivants, en créant des pelouses et des coins ombragés, des espaces parsemées de petites plaques de cuivre scintillantes qui rappelleraient le nom des morts poursuivant leur voyage vers l’insondable de l’au-delà, sous les fesses et les corps alanguis de rêveurs, de pique-niqueurs ou de lecteurs aimant la nature. |
| J’avais espéré que seraient créées des plages de sable au bord des fleuves traversant les villes (hourra, cela s’est fait !) pour permettre à des citadins de s’allonger et de pouvoir se dénuder, de marcher pieds nus l’espace d’un après-midi, de se reposer, de discuter ou de rêver les yeux aux cieux. |
| J’avais rêvé que des fontaines d’eau claire pourraient un jour habiter certains carrefours réservés aux piétons, et pourquoi pas, de voir se multiplier les arbres dans les rues passantes. Des rues, qui comme leur nom ne l’indique plus, invitent au passage et donc une fois de plus à la rencontre, à l’étonnement, au ralentissement du temps. Bref je croyais qu’il était possible d’humaniser les villes et de créer ainsi des oasis relationnelles, propices à la rencontre, l’échange et l’étonnement d’être. |
| Et je découvre avec stupéfaction quelques-unes des stratégies inventées par des technocrates redoutables et ingénieux, pour aseptiser les grandes villes. Pour limiter les rencontres, empêcher le stationnement des corps, contraindre au déplacement, diffuser l’anonymat, le rendre plus opaque et donc inciter à l’enfermement dans les immeubles ou des lieux payants. Et ainsi pousser à la désertification des rues et des avenues qui ne devraient être réservées qu’aux seuls déplacements fonctionnels, ceux à buts lucratifs ou professionnels, à la consommation, au travail… |
| On a inventé et installé des bancs sur lesquels il n’est plus possible de s’allonger et dont l’architecture même, suffisamment inconfortable, est destinée à décourager une station assise trop prolongée. |
| On nettoie, on dévitalise, ratisse les lieux publics où seraient susceptibles de se rassembler et donc de se rencontrer des humains. |
| Des espaces « tentateurs », comme le dit si bien Jean Claude Guillebaud, dans sa chronique hebdomadaire de TéléCinéObs), sont maintenus humides et donc impraticables « grâce à de discrets systèmes d’arrosage ». |
| L’humanitude de chacun, et au delà de la citoyenneté, se construisent sur la rencontre, sur la gratuité et la spontanéité des échanges. Si nous sommes dépossédés de cette liberté, nous entrons dans un peu plus de violence et d’auto-violence. |
| Peut-être faudrait-il aller vers les décideurs. Peut-être faudrait-il se mobiliser et donc descendre dans la rue, l’occuper, la meubler de mots, de rires, de chansons, d’un espace et de temps pour enfin rencontrer nos semblables ! |
| Oui, certainement faire appel encore, et encore, non pas au désir, mais au besoin de chacun de pouvoir se reconnaître comme faisant partie des humains. |
|
|
|