Thèmes d'application de la Méthode E.S.P.È.R.E.

Société

Inventer la paix au quotidien

par Jacques Salomé

La paix n’est pas déposée comme un don en nous et nous ne sommes pas spontanément des hommes de paix.

Elle n’est pas innée, ni acquise à jamais, elle est à conquérir sans cesse. D’une certaine façon, il faut toujours se battre pour avoir la paix.

Ce paradoxe commence tôt dans l’existence d’un enfant. Au bout de neuf mois dans le meilleur des cas tout bébé encore dans le ventre peut vivre un conflit terrible: rester, sortir.

Rester, s’accrocher, rester quelques heures, quelques jours, quelques semaines de plus… Sortir au moment venu, être expulsé, rejeté de cet univers clos dont nous étions le seul occupant, le seul maître en quelque sorte. Sortir à l’avance, devançant toutes les prévisions. Et quelques fois même être arraché, naître à ciel ouvert dans la violence d’une césarienne.

Par la suite, jusqu’à 2/3 ans nous allons vivre dans l’Illusion de la Toute Puissance Infantile (I.T.P.I) imaginant que l’univers tourne, fonctionne autour de notre personne, jusqu’au moment où le principe de réalité, cher à Freud, nous tombe dessus. Cela se passe quand la maman (dimension oblative, comblante, satisfaisante de la relation maternelle) se transforme en mère (dimension plus restrictive, frustrante, insatisfaisante de la relation maternelle). Cette découverte épouvantable que l’univers n’est pas totalement à notre service, dérange, bouscule un équilibre encore instable. Et là commence ou se poursuive pour tout enfant le premier combat : comment obtenir satisfaction immédiate à ses besoins ? Le sevrage relationnel constitué par le passage (plus ou moins dosé) de la maman à la mère est à l’origine de la mise en place de différentes stratégies pour garder le contrôle sur son environnement ou s’adapter à lui.

Une paix relative peut être présente à certains moments dans le cœur ou l’esprit de certains enfants quand l’environnement est suffisamment stable, sécurisant et comblant. Mais c’est une paix sans cesse menacée par le surgissement de l’imprévisible. Il n’y a pas seulement les besoins vitaux liés à la survie qui réclament satisfaction. Ceux là sont dans la plupart des cas comblés, il y a aussi, les besoins relationnels : besoins de se dire et d’être entendu, d’être reconnu et valorisé d’avoir une intimité respectée, de sentir la possibilité d’influencer son environnement, cela veut dire aussi pour ce dernier besoin sentir qu’on ne peut pas toujours être soumis à l’autre, défini par lui, qu’on est capable d’une relation dans laquelle circule des échanges en réciprocité. Ainsi la paix en soi dont découlera l’essentiel de la paix avec autrui est lié à la recherche permanente d’un équilibre entre attentes et réponses, entre demandes et satisfactions, entre besoin d’approbation (acceptation de mon évolution) et besoin d’affirmation [(nécessité de sortir de l’hétéro-définition (conditionnements, contraintes, habitudes de vie imprimés par un milieu donné)] pour s’ouvrir à une auto définition de soi-même, c’est à dire à commencer à construire en soi les bases d’une liberté d’être qui permet de se confronter à autrui sans avoir nécessairement besoin de le dominer, de l’aliéner ou de vouloir le détruire. Ainsi la paix en soi sera dépendante de cette liberté d’être inscrite dans la vie d’un enfant. Nous ne devons pas faire l’économie cependant d’une interrogation sur les conflits intra psychiques qui peuvent surgir aux différentes étapes du développement d’une personne. Conflits entre besoins et désirs, entre plusieurs désirs qui peuvent se combattre en nous ou entre certaines instances de notre personnalité. Quand l’ego se sent blessé, dévalorisé ou violenté par un abandon, un rejet. Conflits liés à l’inscription de certains traumas qui peuvent déboucher sur des compensations, des passages à l’acte, des prises de pouvoir ou le besoin de dévaloriser autrui.

Il y a aussi la possibilité du réveil de l’une ou l’autre de nos composantes pathologiques qui pour la plupart d’entre nous fonctionnent à minima et qui restimulées par certaines circonstances peuvent devenir des dominantes envahissantes, susceptibles de nous entraîner à produire ou à imposer des comportements excessifs ou violents qui peuvent surgir dans toute relation et brutalement la déstabiliser.

Il y a donc des forces de violence en chacun de nous. Ces forces se nourrissent à la souffrance des grandes blessures inscrites dans l’enfance : injustice, humiliation, impuissance, trahison, rejet, abandon. Elles sont amplifiées et trouvent des débouchés dans l’absence de valeurs qui autrefois étaient des repères, des ancrages, des références. Le respect de la vie n’est plus une valeur suprême, ni une priorité. De nouvelles valeurs, parfois aux antipodes de celles que nous avons reçues s’imposent, dominent et servent de références dans les confrontations individuelles et sociales.

Ainsi la non-valeur de la vie. On ne se contente plus de dominer, de s’approprier, de contrainte, il semble qu’on veuille aussi détruire, supprimer à jamais.

Certains combats paraissent nécessaires à beaucoup, comme la mise en œuvre d’un rapport de force dans les grèves ou l’intervention armée pour faire valoir un droit, rétablir un processus plus démocratique, faire opposition à un envahisseur. On invoque l’échec des négociations pour justifier l’intervention armée. Il me semble même si mon point de vue peut apparaître comme extrêmement naïf, que ces négociations n’utilisent pas l'une ou l'autrere de mes règles d’hygiène relationnelle qui favoriseraient plus la confrontation que l’affrontement, l’apposition que l’opposition.

L’homme a toujours été un prédateur capable de prédations redoutables liées aux moyens dont il dispose. Ce qui a changé depuis quelques décennies c’est l’incroyable accélération et sophistication des moyens de destruction mis à disposition. Libérer un gaz toxique, signer le décret du sang contaminé, transformer un avion civil en bombe, refuser de livrer des traitements antisida à prix coûtant, continuer à laisser circuler des bateaux poubelles transportant des carburants ou des produits toxiques, laisser se mettre en place des génocides ne sont que quelques unes des manifestations de cette prédation.

Face aux forces de prédations qui s’appuient sur des structures institutionnelles, les moyens technologiques d’une efficience raffinée, d’autres hommes opposent, apposent des forces d’amour, des démarches de conscientisation, des témoignages et pour quelques uns un engagement sur le terrain. Ces forces sont rarement institutionnelles, difficilement organisées. Quelques grands rassemblements emblématiques à Porto Alègre ou à Gênes ne suffisent pas pour l’instant à cristalliser les éléments d’une force susceptible de constituer un contre pouvoir efficace.

Ces mouvements peuvent paraître à certains dérisoires, insuffisants et surtout obsolètes.

Je serais tenté, seulement tenté, parfois de le penser et de me réfugier dans une indignation de circonstance, dans une plainte molle nourrissant à minima ma conscience.

Mais je sais que je veux plus, je sais qu’il faut commencer tôt dans l’éducation d’un enfant, déposer le fertilisant d’un enseignement aux relations humaines de travailler l’humus d’une communication relationnelle sans violence, ensemencer des valeurs, des règles d’hygiène relationnelle qui permettent à tout enfant de confronter ses désirs à des balises, à des valeurs. Le temps est venu de redéfinir un contrat social, de proposer des points d’accord minima pour gérer nos relations non seulement avec un autrui proche, mais avec l’ensemble de l’humanité. Nous sommes devenus des êtres planétaires, concernés directement par tout ce qui se passe sur cette planète qui nous a accueilli il y a quelques 5 millions d’années. Concernés par toutes les formes de violence, celles à l’égard de la Terre, celles à l’égard des humains, celles à l’égard du cosmos. Celui qui déclare la guerre quelle que soit l’idéologie sous laquelle il s’abrite pour la justifier, les raisons économiques (avancées ou non) les raisons humanitaires mises en avant ou encore les raisons défensives, préventives pour éviter d‘être envahi, détruit ou mis en dépendance, celui-là non plus n’a pas fait la paix en lui.

La recherche de la paix ne peut continuer à se faire par la constitution hasardeuse et coûteuse d’un équilibre des rapports de forces, mais par l’inscription dans l’éducation le plus tôt possible de balises, de référence durables, j’aurais envie de dire sacrées, intouchables, qui valideraient nos relations à autrui et surtout à nous-mêmes.

 

Jacques Salomé, est l'auteur de :
Pour ne plus vivre sur la planète taire - Ed. Albin Michel
Une vie à se dire - Ed. Pocket
Le courage d’être soi - Ed. Pocket

 
     
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