Il m’apparaît de plus en plus évidente que la source de la révolte et de la violence chez les jeunes réside dans l’impossibilité, pour de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes, à pouvoir se projeter dans le futur, dans l’incapacité qu’ils ont à pouvoir rêver, à ne plus sentir et croire que l’on peut modifier l’avenir.
Quand cette certitude vitale, que les générations précédentes avaient et qui me semble avoir disparue, que le présent est un passage, une ouverture, une transition vers plus de mieux être. Quand il n’est plus possible de croire qu’on peut influencer son destin en s’appuyant sur ses seules ressources.. Quand on ne peut plus rêver que demain sera différent et meilleur qu’aujourd’hui. Quand on se sent impuissant pour remodeler ou inventer le futur. Quand la confiance et l’espérance en un monde meilleur ont disparues, alors le présent paraît insipide, sans plaisir, il devient invivable et parfois haïssable.
Tout se passe comme si, insidieusement, depuis quelques années, un faisceau de phénomènes, des forces de négation avaient entrepris d’assassiner l’avenir et que celui-ci agonisait sous nos yeux sans que nous puissions intervenir et agir.
Comment est-il possible dans ces conditions, pour un jeune, pour un adulte d’envisager de vivre sans la présence en soi du désir que le futur soit meilleur que le présent ? Comment est-il possible de respecter ce présent s’il n’est pas porteur de rêves ?
Dans mon enfance et plus encore dans mon adolescence l’avenir semblait illimité. Il était porteur de tous les possibles, il recelait toutes les réponses à mes attentes, il contenait toutes les ressources à mes manques. L’avenir était le garant d’une espérance inouïe qui allait réparer toutes mes souffrances, combler mes insatisfactions, me donner la possibilité d’exister au mieux de mes possibles. La plupart des gens qui m’entouraient étaient habités par une aspiration à créer, à introduire dans leur existence une parcelle d’avenir qui devait accroître les ressources de la planète, favoriser plus de justice et de bien être, nous rendre meilleurs les uns et les autres.
Aujourd’hui la violence qui ne cesse d’augmenter, de se diffuser, de se répandre dans tous les secteurs de la vie intime et sociale est devenu le langage le plus pratiqué pour dire l’impuissance, la détresse, le mal être.
La violence qui nous entoure n’est pas totalement gratuite, comme si le plaisir de détruire avait remplacé celui de créer. Nous sommes stupéfaits, atterrés quand nous découvrons les motivations, les justifications ou simplement les raisons de ceux qui violentent, torturent parfois, brûlent des personnes et des biens, quand nous entendons qu’elles sont fondées sur l’ennui, le gratuit, le besoin de remplir un immense vide relationnel, de combler la désespérance face à un futur sans avenir. Interrogeons nous sur le désespoir de celui qui est conduit à trouver du plaisir dans la souffrance d’autrui.
Je n’ai pas le sentiment en écrivant cela, de manifester du défaitisme, mais au contraire de me mobiliser pour tenter de mieux prendre conscience d’un état d’esprit dangereux et de vouloir arrêter un courant malsain, de lancer un appel, de réveiller quelques énergies, de créer un mouvement, de faire un pas de coté pour sortir de la pente, pour ne plus me laisser entraîner à la morosité ambiante et peut être à un défaitisme pervers envers l’avenir.
Je sais au fond de moi qu’il est possible de nourrir l’avenir avec les germes positifs du présent. Qu’il est indispensable de se projeter dans le futur pour hausser l’instant au plus haut de ses possibles. Je sais aussi que nos enfants devront inventer leur présent en se reliant à la fois aux valeurs de leur passé et en inventant de nouvelles valeurs pour faire face aux contradictions que leur proposera la culture socio-économique environnante. Je sais aussi qu’ils devront affronter des conditionnements dont pour l’instant je n’ai aucune idée. Mais je garde une foi sacrée en l’homme. |