|
par Jacques Salomé – psychosociologue et écrivain
C’était à l’époque de la Coupe du monde de football et ce jour là deux grandes équipes : celle du Brésil et celle de la France devaient s’affronter. Le petit Jean, passionné de football et grand admirateur du Brésil, avait dès l’aurore mis le maillot jaune de son équipe préférée. Ses deux grand-mères avaient même acheté le tissu et cousu pour lui le drapeau brésilien ! Ainsi équipé, il avait regardé le match en famille, avec ses parents, oncles et tantes, tous ensemble rassemblés devant le petit écran. Les bleus d'un côté (peinture tricolore sur le visage, drapeau tricolore à la main… et le “jaune et vert” de l'autre, lui tout seul !
Explosion de joie du groupe des bleus, au but marqué par les français et larmes intarissables du petit Jean qui a préféré ensuite voir la fin du match dans sa chambre, isolé dans sa tristesse tout autant que par sa non-participation à la liesse familiale.
Sa mère, après son cri de joie (au but du joueur français Thierry Henri) s'était pourtant occupée de son “petit”, au visage couvert de larmes. Elle avait tenté des mots de réconfort, en voulant les apaiser… mais sans résultat. Le père, les oncles, toute la famille s'étaient un peu moqué de lui… mais pas trop, car ils étaient sensibles à la passion brésilienne de cet enfant qui durait depuis toute une longue année déjà.
Jean avait tant pleuré et était si prostré (alors que d’habitude c'est un enfant joyeux et très agréable à vivre) que ses parents s'étaient dit, non sans inquiétude : « Il n'est pas normal ce petit… une réaction pareille… un tel chagrin… Nous devrions l'emmener peut-être chez un psychologue ! » Une des grands-mères, aussitôt la fin du match, avait appelé son petit-fils, et trouvé quelques mots pour le réconforter. Au point de dire : « Il me fait de la peine… » et cela a terni sa propre joie pour le succès de l'équipe de France.
Quelque jour après, Jean est venu chez sa grand-mère. Il “allait mieux”, disait sa Maman, c'est à dire qu'il avait retrouvé son sourire.
Sa grand-mère avait évité pendant quelques minutes de lui parler “du Brésil”… (mais elle avait néanmoins oublié le drapeau français qui flottait depuis samedi soir sur la terrasse de la maison et qui clamait aux yeux de tous l'espérance de la victoire des “Bleus” pour la suite du Mondial !).
Quand elle prit Jean dans ses bras, comme souvent dans leur relation très tendre et qu'elle lui demanda comment il se sentait, l’enfant lui dit alors : « Tu sais Manette, c'est pas que je ne sois pas content que la France ait gagné… Je suis seulement triste que le Brésil ait perdu ! »
Quand sa grand-mère m'a rapporté ses paroles, j'ai entendu que ce petit garçon de 11 ans avait tout à fait bien compris la situation.
Avec ses mots à lui, tout simplement, il avait su dire exactement ce qu'il ressentait, tout à fait ce qu'il ressentait… alors que ses parents, emportés par leur engouement n'avaient vu dans son attitude qu'une différenciation négative, et ô scandale, un non-engouement pour l'équipe nationale ! …
Quand un enfant sait ainsi trouver les mots justes, il peut oser se dire, même avec des sentiments mêlés et contradictoires.
|