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par Jacques Salomé psychosociologue et écrivain
J'ai emprunté cette expression à un journaliste vaudois, J.F. Duval, dont j'ai eu à plusieurs occasions le plaisir d'apprécier la finesse et la justesse de ses analyses. “Voleurs de temps”, ces termes me semble témoigner, avec une grande justesse, d'un phénomène qui pour être récent n'en est pas moins envahissant. Ils me semblent convenir non seulement à tous ceux (et ils sont de plus en plus nombreux et pugnaces) qui m'appellent au téléphone à l'heure où certains de mes enfants (éparpillés de par le vaste monde) veulent également me parler. Il s'agit parfois de connaissances qui me déclarent qu'elles ne veulent surtout pas me déranger, mais qui vont m'immobiliser durant deux heures pour me parler (pour la centième fois) de leurs malheurs et surtout de leur grande habileté à les entretenir. Il y a aussi ces intrus qui veulent s'introduire dans mon intimité en me demandant “si je suis bien Madame Salomé”, et qui malgré mes dénégations enchaînent aussitôt sur l'intérêt que j'aurais à connaître tel produit miraculeux, tel matériel tout à fait exceptionnel ou encore tel matelas pour mieux dormir et rêver, ou encore qui me proposent des abonnements à des revues (dont je n'ai que faire) en m'offrant en cadeau, un magnétoscope magnifique, payable en six mensualités dont la première est gratuite… Je sais bien que ces femmes ou ces hommes qui m'appellent le font dans le cadre de leur travail, qu'ils tentent de gagner leur vie et qu'ils sont exploités, eux aussi, dans leur intimité. Ils n'en sont pas moins des voleurs de temps, moins redoutables que tous les autres. Ceux qui, encore plus anonymes et plus puissants, vont décider dans le ouaté de leurs conseils d'administration, de licencier, de réduire tels ou tels emplois. Ces voleurs de temps sont ces décideurs en costumes trois pièces, qui vont écrémer dans toutes les entreprises (en particulier dans le secteur du commerce et des services) les postes à supprimer, qui réduisent le personnel au contact direct du public au strict minimum. Ce qui nous oblige, nous les clients, à tout heure du jour, de faire la queue pour la moindre course : dans les services publics bien sûr, mais aussi à la poste, dans les pharmacies, dans les grandes et petites surfaces, bref dans tous les lieux indispensables où nous devons nous rendre pour acheter afin de survivre ! Ils volent notre temps qui est gratuit pour eux, que nous leur donnons en attendant patiemment dans une file que notre vienne. Notre temps qui va compenser l'absence (organisée) et la pénurie (volontaire) d'employés qui devraient être là pour nous servir. Ces grands argentiers ont trouvé la recette miracle pour maintenir ainsi leurs bénéfices au plus haut niveau. Ils ont trouvé le moyen parfait d'alléger et de réduire un des postes les plus importants de leurs frais généraux : la masse salariale ! Ils ont trouvé le moyen absolu pour nous faire travailler à leur service, passivement peut être mais très efficacement. Quand on ajoute les demi-heures aux demi-heures de queue, faites au cours d'une journée en ville, ou à la périphérie, à faire ce que l'on appelait autrefois “les courses”. En nous faisant attendre dans une file interminable, ils récupèrent le temps qu'ils auraient payé à des employés qui en nombre suffisant auraient assuré le même service.
De plus ces voleurs de temps récupèrent ainsi, d'une façon subtile, une partie du temps libre qui nous avait été donné par les trente-cinq heures.
Ces voleurs de temps, de notre temps, ne seront jamais pris la main dans le sac, ils œuvrent en toute impunité dans une société ou la course au profit, la rentabilité sont élevées au rang de religion. Ils nous dépossèdent ainsi d'une richesse intime, personnelle, la seule richesse qu'on ne peut thésauriser, garder en réserve ou faire fructifier : notre temps de vie.
Ces voleurs de temps sont aussi des assassins qui nous poussent à courir après le temps, à nous essouffler, à nous désespérer d'atteindre un jour le plaisir de ne plus dépendre de décisions qui ne sont pas les nôtres et d'accéder à ce que j'appelle : la liberté d'être.
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