|
par Jacques Salomé – psychosociologue et écrivain
Non seulement nous venons du pays de notre enfance, mais nous restons habités par ce pays tout au long de notre vie. Nous portons en nous, à chaque instant, l’enfant que nous avons été. Cela ne nous infantilise pas pour autant, mais nous vulnérabilise parfois, et peut aussi, en même temps, nous protéger contre quelques uns des excès et des outrances de l’âge adulte. Cela laisse en nous une part d’innocence, une parcelle de pureté qui, même trahie ou blessée, peut constituer un îlot de confiance, un ancrage d’espérance, un pôle de référence dans les pires moments de notre vie.
Ce que nous voyons se dérouler sur notre planète aujourd’hui, constitue un paradoxe troublant. Dans l’histoire de l’humanité, il n’a jamais été autant fait qu’en ce début du XXIème siècle pour les enfants, pour leur sécurité, pour leur bien-être, pour leur santé ou leur éducation, pour le respect de leurs droits et pour la préparation de leur avenir. Il n’a jamais été autant fait pour leur permettre de trouver une place et de grandir dans un monde en mutation permanente, auquel ils auront à s’adapter en permanence tout au long de leur vie d’adulte. Mais en même temps, il n’y a jamais eu autant de violences, d’injustices, d’abus à leur égard dans certains pays, éloignés ou proches, et parfois même, de façon plus masquée, dans le nôtre. Je ne sais si la mort d’un enfant peut faire douter de l’existence de Dieu, comme le pensait Dostoïevski, mais ce que je sais, c’est que rien n’est plus injuste que la disparition d’une vie au seuil d’une existence. Rien n’est plus insupportable que la violence physique, psychologique ou relationnelle faite à un enfant. Rien n’est plus inacceptable que la disparition précoce de son innocence ou sa mutilation familiale ou sociale.
De tout temps les enfants ont fait l’objet d’exploitation, d’endoctrinement et de répressions. Ils ont été, dans toutes les civilisations, au cœur même des famines, des agressions corporelles dues aux guerres et aux déracinements suites à des révolutions, à des changements politiques ou religieux. Ils ont payé un lourd tribut face aux grands fléaux sociaux, aux catastrophes naturelles, que ce soit au travers des ravages provoqués par des épidémies ou en encore par des carences endémiques des soins vitaux de survie.
Aujourd’hui, même si on reconnaît des droits à l’enfance ; que de plus en plus d’enfants sont pris en charge, assistés, comptabilisés dans des plans de santé, scolarisés, ils sont encore trop souvent amalgamés aux adultes chaque fois que les hommes se font la guerre ou prétendent détenir une vérité qu’ils veulent imposer à tous les autres.
Peut-être faut-il rappeler qu’un enfant, c’est une part d’éternité déposée au présent pour tenter de construire un avenir que chacun espère meilleur, plus beau, plus juste, plus tolérant.
Peut-être faut-il espérer qu’une mutation fondamentale surgira dans notre relation à nous mêmes et aux autres, pour nous inviter à être à l’écoute de leurs besoins plutôt que de leurs désirs, ce qui devrait les aider à mieux s’intégrer dans un monde dont ils devront à leur tour respecter la biodiversité et les équilibres vitaux.
Peut-être faut-il affirmer qu’un enfant contient non seulement tous les possibles d’une existence mais aussi les germes d’une vie qu’à son tour il transmettra.
Peut-être faut-il croire en l’éveil de nouveaux sens, de nouvelles ressources, d’une nouvelle éthique plus universelle pour nous inviter à continuer de croire en l’avenir.
|